Project Description

Au mois d’avril dernier, en route pour un voyage de ski de printemps dans les Chic-Chocs, j’étais de passage à Rivière-du-Loup chez mon ami Claude Duguay. Comme à l’habitude, nous regardions des objectifs d’expéditions futures et passées en rêvant un peu au potentiel gigantesque de l’andinisme (alpinisme dans les Andes) en Amérique du Sud. Claude connaît l’altiplano de Bolivie comme sa poche, pour y avoir grimpé et guidé pendant une quinzaine d’années. « Au fait Pierre, tu pourrais nous accompagner pour la prochaine expédition, nous planifions une traversée des trois sommets de l’Illimani, 6500 m » dit-il, en regardant le grand sourire sur mon visage. Nous avons planifié l’itinéraire toute la soirée, une traversée très technique de 16 km, 2000 m de dénivelé avec beaucoup d’escalade de glace. Quelques semaines plus tard, alors que j’étais au Honduras, j’annonçais à Claude que je serais plus qu’heureux de les accompagner en Bolivie, Jean-Nicolas Greico et lui. À peine une semaine plus tard de retour à Québec, en plein mois de juin, j’aiguisais mes piolets et je préparais mon sac de couchage -40 dégrés Celsius pour un départ vers l’hiver.

Le plan était d’accompagner les étudiants d’Éduc Aventure du Cégep de Sherbrooke, un programme qui s’adresse aux passionnés de plein air qui souhaitent développer les habiletés requises pour entreprendre des expéditions de haut niveau et dont Jean-Nicolas est le professeur. Notre premier objectif était de Pequeno Alpamayo (5400 m) puis le second le Huayna Potosi (6088 m). Enfin, après avoir laissé les étudiants à l’aéroport pour leur retour vers Québec, direction troisième objectif, Illimani (6500 m), avec un porteur d’altitude et un guide de montagne Bolivien ami avec Claude et Jean-Nicolas.  Une cordée de deux (Jean-Nicolas et moi) et une cordée de trois (Claude, le guide et le porteur) avaient été planifiées.

Le début du voyage s’est déroulé comme un charme, me donnant le maximum de chance pour m’acclimater à l’altitude de 3600 m à LaPaz, la plus haute capitale au monde. Après quelques jours à Copacabana et à l’Île du Soleil, j’ai fait un petit tour à une ancienne station de ski qui est maintenant un refuge pour les montagnards, à 5400 m, accessible en véhicule et parfait pour l’acclimatation. Ces étapes d’acclimatation, passant de 3600 à 5400 m en une semaine, ont pour but de réduire les risques de mal aigus des montagnes (MAM), dont les signes et symptômes ressemblent étrangement à un lendemain de veille (fatigue importante, perte d’appétit, nausée, lenteur de récupération après un effort, diminution de la production d’urine, etc.).

Ile du soleil, CopacabanaIle du soleil, Copacabana

J’ai quitté la ville chaotique de LaPaz en vieux Land Rover avec environ 50 kilos de provisions pour aller à la rencontre du groupe d’Éduc Aventure de Sherbrooke. Trois heures plus tard, avec Jorge (amicalement surnommé Papi), nous arrivions au point où la route s’arrête et où je devais continuer à pied avec mon gros sac à dos rempli de matériel d’escalade. Malgré un mal de ventre soutenu à cause d’un sandwich douteux avalé au départ de LaPaz, je devais suivre le chemin pendant 2 heures jusqu’au camp de base au pied du glacier (4700 m). L’endroit est un superbe site avec un lac appelé Juri Khota d’où nous pouvons apercevoir le Condoriri, le Pequeno Alpamayo et plusieurs autres montagnes connues en Bolivie. L’altitude se faisait sentir et j’ai dû prendre plusieurs pauses, avec une météo de plus en plus menaçante au fur et à mesure que je m’approchais des montagnes. Enfin au camp de base, j’ai retrouvé mon ami Claude et tout le groupe.

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Le site du campement avait été parfaitement sélectionné et nous avions une gigantesque tente MSR pour notre petite communauté de 15 étudiants, Claude, Jean-Nicolas et moi. Nous avons mangé comme des rois avec du thé aux feuilles de Coca et de bonnes soupes chaudes à chaque repas ! Le campement était équipé de toilettes sèches, de lamas agressifs, d’ânes aux beaux yeux et d’un chien berger qui a fait vraiment l’unanimité au sein du groupe ! La vie calme du campement était perturbée seulement par le thé, les repas, des batailles de balles de neige, la chasse au pikachu (mélange d’écureuil et de lièvre). Des activités de leadership, telles que sauver une personne qui s’est blessée dans la moraine du glacier, étaient organisées pour noter les étudiants. Les étudiants avaient chacun leur journée de guidage, sauf durant les journées de repos ou de sommet, alors que les guides de montagne bolivienne prenaient la relève.

 

Ma journée numéro 10 en Bolivie a commencé vers minuit, alors qu’il neigeait à plein ciel à raison de 2 cm à l’heure. Finalement, à 2h30, les étoiles étaient revenues dans le ciel, les guides se sont consultés et nous avons décidé d’y aller ! Le départ s’est fait vers les 3 h du matin et nous avons rejoint le glacier vers 4 h pour nous encorder. Par cette nuit très froide, nous avons atteint le haut du glacier vers 7 h, en même temps que les premières lueurs du soleil; puis le sommet du Tarija à 8 h 30 (5300 m).

 

Étant donné qu’il y avait déjà quatre guides avec les étudiants, Jean-Nicolas m’a offert de continuer en solo vers le Pequeno Alpamayo et j’ai accepté malgré une météo changeante. J’ai dégrimpé de Tarija en escalade de roche non cohésive, avec mes crampons dans les pieds et piolets dans les mains (niveau environ 5.4), puis grimpé en escalade de neige dure, environ 60 degrés, les pentes du Pequeno. La neige devenait collante et mes pieds étaient d’une lourdeur incroyable. Après 2 heures de dur travail, j’ai atteint le sommet dans la tempête, aucune visibilité … mais quel sourire ! Après avoir redescendu avec précaution les pentes raides, regrimper le Tarija, retraverser le glacier et ses crevasses, seul, alors que les traces du groupe s’effaçaient sous une neige constante, je suis revenu au campement à 14 h.

 

Après une journée de repos bien méritée, c’était aux étudiants guides de nous amener au Huayna Potosi (6088 m) avec un trek qui passait par-dessus deux cols de 5000 m. La randonnée était magnifique, surtout après la neige qui nous était tombée dessus au cours des derniers jours. La Bolivie hivernale est normalement très sèche, mais cette année, il semble qu’il y ait eu plus de tempêtes de neige que la moyenne et, en regardant le paysage, je me disais que j’aurais vraiment dû apporter mes skis ! Nous sommes arrivés au point d’entrée des treks (Zongo Pass, 4700 m) pour y dormir une nuit avant de continuer vers le Rock Camp (5130 m) d’où nous avions une vue spectaculaire sur la voie française. Le passage vers le Rock Camp nous obligeait à porter les crampons d’escalades, mais les porteurs réussissaient, non sans difficulté, à y monter sans crampons.

Nous avons passé une journée au Rock Camp, puis nous sommes partis pour le sommet la nuit suivante à 3 h du matin. La chance était de notre côté parce que toutes les autres journées la météo était difficile avec de forts vents en altitude. Par contre, ce matin-là, nous pouvions voir la voie lactée et un ciel remplis d’étoiles et, au même moment, des orages électriques dans la jungle de l’Amazonie ! Durant l’ascension, quelques étudiants ont décidé de rebrousser chemin mais 9 d’entre-deux ont réussi à pousser vers le sommet. Environ 100 m avant de sommet, les guides ont eu la surprise de voir une section beaucoup plus difficile que les autres années. À cause des tempêtes de neige des jours précédents, le passage vers le sommet était sur une crête juste assez large pour mettre un pied devant l’autre, et ce, au-dessus d’un précipice de 400 m d’un côté et 1000 m de l’autre. Armés de patience, les étudiants encordés aux guides ont finalement réussi à mettre les pieds sur le sommet et compléter leur objectif principal en Bolivie.

Cette expédition et le retour à LaPaz mettaient fin au volet étudiant et enclenchaient notre volet avec l’expédition vers l’Illimani (6500 m).  Après trois jours de repos à LaPaz, avec ses restaurants très luxueux dans une fourchette de prix vraiment ridicule pour nous (de 20 à 30$ avec le vin), nous avons préparé notre épicerie et le matériel pour l’expédition vers la fameuse montagne. C’était un six heures de route très haut en couleur sur le bord de falaises sans fin et remplie de gigantesques trous! Une fois rendu au village le plus près de la montagne (Pinaya, 4200 m), notre guide Pika a négocié un prix fixe pour le transport, avec des mules, de notre matériel au camp de base, ainsi qu’un prix pour que des porteurs viennent nous porter nos vêtements et nos bottes de randonnées à la fin de l’ascension. Deux heures plus tard, nous étions au camp de base à préparer notre souper et à regarder l’énorme Illimani qui se dressait devant nos yeux. Les seuls andinistes que nous avons rencontrés retournaient à LaPaz sans avoir atteint le sommet à cause d’une mauvaise fenêtre météo et des vents extrêmement violents en haute altitude.

C’est en prévoyant trois jours d’ascension, à raison d’environ 12 heures d’escalade par jour, que nous sommes partis à 2 h du matin le 21 juin. Une fois la moraine traversée, nous nous sommes encordés Jean-Nicolas et moi puis Claude avec Pika et le porteur d’altitude. Pika croyait, pour avoir déjà grimpé cette face d’environ 800 m, que l’ascension de cette section serait rapide et sans complication. Par contre, après environ 1 h d’escalade, alors que le soleil commençait à se lever, nous avons remarqué que la face n’était pas en neige dure, mais bel et bien sur la glace vive, transformant la première partie d’un niveau intermédiaire à difficile. Dans cette situation, il fallait se dépêcher parce qu’au-dessus de la voie d’escalade, il y avait des blocs de glace gros comme des maisons, appelés « Seracs », qu’il fallait dépasser avant que le soleil frappe dessus. Même en connaissant notre situation précaire, l’escalade était merveilleuse, plaisante et satisfaisante. Notre cordée ouvrait et l’autre nous suivait. Plus nous avancions sur la face, plus nous prenions de l’avance. Une fois rendus en haut, à la sortie vers la crête, nous avions une telle avance que nous avons pu faire une sieste d’une heure ! Ça faisait 12 heures que nous grimpions et il était 14 h. Toutefois, Pika nous a informés que l’endroit où nous devions établir le camp était beaucoup plus loin; nous avions encore deux heures d’escalade à faire. Sans trop broncher, la cordée de trois a continué et Jean-Nicolas et moi avons suivi de près. Au moment où Pika tentait de mettre sa première protection dans la roche : catastrophe!

Un peu plus bas sur la pente de neige escarpée, Claude perd pied et tombe à une vitesse effarante dans le vide. Sans avoir le temps de cligner des yeux, le porteur, encordé avec Claude et Pika, décolle vers le bas et Pika, en une fraction de seconde, est projeté sur une distance de 10 m dans les airs suivant ses compagnons de cordée. Je n’ai pas le temps de réaliser de qui vient de se passer. Est-ce que je viens de perdre mes trois compagnons?

Nous étions à 5600 m, au beau milieu de nulle part, où aucun sauvetage n’est possible et trois de mes compagnons venaient de faire une énorme chute, armés de crampons et de piolets. Nous ignorions qu’ils s’étaient arrêtés par eux-mêmes sur un petit plateau environ 75 m plus bas, sur le bord d’une crevasse. N’entendant que des rugissements de douleurs, Jean-Nicolas et moi sommes accourus sur la scène en priant que personne ne soit blessé gravement. Pendant que Jean-Nicolas s’assurait que la scène était sécuritaire, j’ai fait l’examen de l’état de conscience de Pika et de Claude, qui allaient bien et je suis passé au porteur qui avait du sang dans le visage. Après avoir vérifié ses signes vitaux, je lui ai fait un examen physique complet en espagnol pour rapidement me rendre compte que quelque chose clochait avec sa cheville. Aussitôt après nous être remis de nos émotions nous avons commencé à monter le camp. Une fois le camp monté, j’ai réexaminé la cheville qui n’était pas fracturée, mais qui présentait une belle enflure. Le porteur avait beaucoup de difficulté à mettre son poids sur sa cheville. L’ascension s’arrêtait là! Nous avons passé la nuit et, le lendemain matin, malgré une température parfaite nous sommes redescendus. Il fallait redescendre l’énorme paroi de glace que nous avions grimpée la veille. Le porteur n’était pas très à l’aise avec les rappels et l’escalade en descente donc nous prenions vraiment notre temps. Descendre une personne blessée dans ce type d’environnement est vraiment un défi énorme qui, finalement, a été aussi long à descendre qu’à monter. C’est seulement 8 h plus tard que nous avons rejoint les porteurs qui nous apportaient nos vêtements et notre équipement légers.

 

Le soir même, nous arrivions à LaPaz exténués, mais au moins, tous en vie.